L'argent contradictoire : les rêves entravés
En un demi-siècle, les femmes ont conquis leur autonomie, par les études et le travail, et à l'aide d'un instrument central : l'argent. Avant, elles entraient dans la vie adulte par le mariage, dans un rôle domestique subordonné et strictement défini, en ne se réalisant que par l'intermédiaire de leur mari. Elles étaient « femmes de.. ». Le contrat était clair : contre l'argent apporté par l'homme, elles se donnaient corps et âme pour le fonctionnement familial. L'argent a donc été historiquement l'arme de la libération féminine au même titre que la pilule, et il en reste quelque chose aujourd'hui.
Dans les premières années de la vie en solo, ne pas avoir à rendre des comptes est un plaisir intense, en forme de revanche sur des siècles d'assujettissement. L'achat impromptu fait «décoller» de l'ordinaire et permet de s'inventer autre ; il est la preuve de la liberté et de la créativité de la vie. Hélas aujourd'hui, dans une société caractérisée par un marché de l'emploi difficile et dominée culturellement par des valeurs familiales et sécuritaires (sans parler de la sinistrose ambiante, particulière à la France d'aujourd'hui), une autre représentation de l'argent, totalement contradictoire, gâche souvent la fête. L'angoisse de l'avenir, l'obsession des économies à réaliser, la prédisposition à se représenter des risques plutôt que des plaisirs, débouchent sur ce résultat paradoxal que les deux tiers des femmes célibataires se considèrent plus économes, attentives aux dépenses et moins flambeuses, que les femmes mariées.
L'offre de produits et de services crée des tentations et des désirs, mais qui se heurtent très vite à une autocensure : il est interdit de rêver. En résulte une frustration récurrente, encore plus forte chez les petits budgets et les femmes seules ayant charge d'enfants.
L'angoisse et la culpabilité gâchent la fête des petits achats. Quant aux dépenses les plus importantes présupposant un engagement durable, elles sont entravées par le brouillage de l'avenir : serait-je encore en solo dans 5 ans, dans 10 ans, ou en couple ? Les réflexions et rêveries font souvent alterner les deux éventualités contraires, hésitation renforçant l'idée d'une sécurité nécessaire. Plus la sécurité est assurée, plus renaît le plaisir des achats et se forment rêves et projets.
Jean-Claude Kauffman
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